J’apprends par l’un de mes visiteurs dans les commentaires [uu] du billet précédent que François Morénas vient de s’éteindre.

Je vous laisse découvrir cet homme hors du commun au travers d’un extrait d’un de ses livres : « Mon cinéma ambulant » :

Mon cinéma ambulant

En Provence et Midi-Pyrénées - François Morénas

J’échouais dans un terrain de camping de la Capte, presqu’île de Giens, « Aux Coquelicots », où j’avais une relation d’Auberge. J’étais écœuré de tout, de moi et des autres. Le lendemain, j’offris une séance gratuite aux campeurs pour le droit au terrain et… le couvert.

  Je m’entendis avec le patron de bar qui ne me fit pas très bonne impression. « La première impression est toujours la bonne même si elle est mauvaise » dit Jouvet dans un film de Jeanson. Cela se confirma à huit heures du soir. Au moment où je m’installai sous les pins parasol, le propriétaire se ravisa. Jugeant sans doute son « Rallye » ou « Relais » trop élégant pour moi, il me refusa net le branchement. Les fauteuils de sa terrasse ne pouvaient s’accommoder de films démodés d’un cinéma de quatre sous.
  La catastrophe. Si je ne jouais pas, je ne mangerais pas. Je serrai les poings et partis, la rage au coeur, sur mon vélo, cherchant dans les parages une autre possibilité de présenter mon spectacle.
  A huit cents mètres de là, au bord de la mer, j’avisais un caboulot tout à fait isolé, fréquenté par on ne sait qui, étant donné qu’à 20 h 30, tandis que je baratinais pour proposer mon programme, il n’y avait aucun client.
  _ Ce soir ! Mais vous êtes fou !
  J’eu peut-être des arguments persuasifs. Il dut se lire quelque chose dans mon regard qui sentait la détresse et la lassitude.
  _ Et puis après tout, s’ils ne sont pas content ! De toutes façons, ils ne viennent pas. Si c’était une séance chaque semaine avec vos films de gosses, je n’accepterais pas, mais pour un soir, qu’est-ce que je risque ?
  Je l’aurais embrassé. Je filai à toute vitesse au centre de ce village sans véritable centre, tout neuf poussé là comme un champignon dans le sable des pins, sans âme ni église, sans fontaine ni café de joueur de boules, préfabriqué par quelques commerçants avisés, aventuriers de cités naissantes.
  Au départ du relais, trop select pour moi, je commençai à baliser de mon mieux en direction de « chez René » et de la petite plage ou je jouais en principe à 21 h 30, je jalonnais le parcours de papiers fléchés « cinéma, chez René à 800 m »… à 500m… à 200m… à 100 m… punaisé sur des poteaux électriques ou dans l’écorce des pins. Aux bifurcations je tracais des marques par terre à la craie ou des flèches avec un bâton dans le sable ou tout simplement avec du papier blanc et un caillou dessus. La dernière piste de la dernière chance. Elle ne me mènerait pas au Pérou, mais si je tenais 24 heures, j’étais sauvé.
  La publicité en place et les futurs problématiques spectateurs aiguillés vers la cabane bambou de René le mystérieux, je me précipitai pour installer la projection. J’avais déjà repéré un portique où se balancaient des agrès. Grimper au trapèze pour y installer mon drap écran serait des plus commodes. Miracle ! devant moi déjà, guidées par les marques d’encre rouge à peine sèches, trois personnes cherchant le cinéma cheminaient sur la piste sabloneuse …20 …40… …60, c’était bel et bien soixante francs qui marchaient devant moi dans la  pénombre, ces trois paires de fesses qui avaient peur d’être en retard, c’était soixante francs, le prix d’un sandwich et demi. La nuit s’annoncait splendide, le ciel clair. Mon étoile ne m’avait pas abandonné.
  Malgré un écran mal tendu, tantôt convexe, tantôt concave, le cinéma sous les étoiles, petite lueur au bord de la grande bleue, bougie clignotante à coté du phare de Giens, se déroulait sans incident pour quelques noctambules, désoeuvrés en mal d’autre chose, « amoureux presque seul au monde… »
  Douze cents francs de recette. Mille francs net. C’était beau. Je m’endormis, à même le sable chaud, fatigué, le sang me battant aux tempes sourdement sur un rythme syncopé chevauchant le bruit des vagues monocorde et régulier. Je n’aspirais plus qu’au néant, sombrer et ne plus me réveiller.

  Sur une pointe avancée des Claparèdes, presqu’îles au-dessus de la vallée brumeuse de chaleur, par la même nuit d’été, sous les mêmes étoiles, bercée au souffle léger du vent dans l’oppidum de Clermont, Sandra s’était elle aussi couché à même le sol et rêvait.
  Elle m’avait écrit plusieurs fois de Belgique pour me donner rendez-vous. Quitant le festival d’Aix, elle était montée en taxi j’usqu’au Tourrettes. Sa robe légère et ses petites chaussures à talons avaient grimpé la pierraille à travers les genêts en fleurs. Là-haut, elle n’avait trouvé que la ruine solitaire, le chantier abandonné. Elle avait attendu que le dernier soleil allume de rose les touffes de lavande, les amandiers assoiffés, les chardons en étoiles et les herbes folles envahissant jusqu’à l’ancien prieuré. Malgré lettres et télégrammes je n’étais pas là.
  _ Monsieur François ? Il y a bien longtemps qu’on ne l’a plus vu… pour vous dire où il est, c’est difficile… Son père est est toujours à Orange, il vous renseignerait peut-être… Aux Tourrettes, on n’en savait pas plus. Clermont ne lui parlait pas de ma présence. Je n’étais qu’une pauvre chose recroquevillée sur elle même comme un coquillage, seul et sans amour, pour l’heure sans pensée, n’imaginant même pas quelqu’un à m’attendre et déçu de ne pas me trouver. Rien ne pouvait me le dire, ni elle le deviner.
  Sa lettre me parvint plus tard.
  « Mon ami, j’ai cherché à te voir. Je rentre chez moi en avion. Le festival est une chose merveilleuse mais il fait trop chaud en Provence et les hotels sont si bruyants. Si je t’avais rencontré à clermont, peut-être aurais-tu tout changé. Car tu peux soulever des montagnes et rebâtir des tas de cailloux. Je t’aurais aidé à faucher les herbes folles et allumer le feu dans l’âtre. Ta vie EST à Clermont, au Regain-des-collines. C’est là que tu dois retourner travailler et attendre le bonheur. Arrête ta course sur les routes. Rentre dans tes montagnes et ne les quitte plus. Sandra. »

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